mardi 13 mars 2007

Mokushi – L’apocalypse

Prologue :

Dans une ruelle sombre du vieux Pékin, près du canal, une lumière rouge pâle éclairait faiblement l’entrée d’une discothèque désaffectée. Sur la porte en métal, on pouvait deviner les vestiges de ce qui fut une enseigne il y a plusieurs années, lorsque le quartier était animés jusque tard dans la nuit par les soldats en permission.

Daichi fumait une cigarette, adossé au mur de pierre noirci par le temps, une main grattant l’intérieur de la poche de son jean’s. Son regard se perdait dans la brume qui prenait lentement possession de l’espace, annonçant la venue proche du petit matin. Une mèche de cheveux noirs tombait nonchalamment sur son visage, dissimulant son œil gauche, jusqu’à la naissance d’une cicatrice qu’on devinait être vieille de plusieurs années, peut-être remontant même à son enfance.

Un bruit de cuir claquant sur le sol se fit entendre au loin, se rapprochant lentement. Taaru apparu à quelques mètres du cercle de lumière rouge. Il sorti lentement de la nuit, paraissant presque ne faire qu’un avec l’obscurité qui s’accrochait à son long manteau en une multitude de lambeaux étirés.

Encore quelques pas et le claquement cessa sur le pavé. Les deux hommes se trouvant à quelques mètres l’un de l’autre. Les deux regards se croisèrent puis se fixèrent.

- C’est donc ainsi que tout commence…

Daichi recracha lentement de la fumée par le côté de sa bouche en guise de réponse.

- Bien sûr, tu ne l’admettras jamais, je le sais. Néanmoins, tu en es conscient, nos destins ne pourront plus jamais être séparés l’un de l’autre. Si nous choisissons cette voie, nous ne pourrons plus faire marche arrière. Plus de rédemption, plus de salut. Plus jamais nous ne pourrons nous regarder en face comme nous le pouvons maintenant. Tu en es conscient, n’est-ce pas ?

On entendit au loin un bruit de voiture qui démarrait puis le silence s’installa, inexorablement. Les deux regards restaient fixes, tentant de percer les pensées de l’autre. Les lèvres de Daichi quittèrent le papier humide de la cigarette et s’étirèrent lentement pour découvrir une partie de sa dentition, esquissant un sourire en coin.

Il se retourna et entra par la lourde porte de métal. Taaru jeta un dernier regard autour de lui puis s’engouffra, à son tour, dans l’obscurité du bâtiment qui lui faisait face.

- On ne m’a que peu parlé de toi, Taaru Matsumoto, mais j’ai pu constater l’efficacité de ton art en visitant l’usine, hier soir, après ta visite de courtoisie à ce cher Hiroshi.

- Un sale boulot, je dois l’avouer. Mais les traîtres n’ont pas le droit au pardon, n’est-ce pas ?

Les dernières paroles de Taaru se perdirent dans la pénombre de la pièce qu’ils traversaient. Une piste de danse, quelques barres de strip-tease et un comptoir de pierre scindé en deux traduisaient son passé glorieux. Daichi jeta sa cigarette sur un vieux canapé rouge dont les ressorts perçaient à travers le tissu gratté. Il s’arrêta près d’une seconde porte puis se retourna, fixant une nouvelle fois Taaru dans le blanc des yeux.

- Tu ne l’as jamais vu, je me trompe ?

Daichi éclata de rire presque instantanément après avoir prononcé ces paroles puis sorti deux pilules de son blouson. Il avala l’une d’entre-elles puis tendit la main devant lui, présentant la seconde à Taaru.

- C’est pour tes yeux, pour que tu ne ressortes pas d’ici aveugle.

Taaru, hésitant, avala l’objet lentement en interrogeant son interlocuteur du regard. Daichi avança d’un pas, approchant son visage à quelques dizaines de centimètres de celui du jeune homme et lui caressa la joue du dos de la main, écartant avec douceur les quelques mèches qui lui tombaient sur les yeux.

- Ce serait dommage de gâcher de si beaux yeux, n’est-ce pas ?

Daichi fit volte-face, inspira profondément puis ouvrit la porte sur laquelle étaient accrochées ces quelques lettres : Daimyou.


Chapitre I : Daimyou

Hiroshi Sihua était un homme d’affaire riche et très influent. Parallèlement, il était aussi l’un des directeurs les plus cruels que la Chine ait connu depuis de nombreuses années. Son leitmotiv était le même depuis toujours, détruire lentement tout ceux qui étaient sous ses ordres. Pourtant, travailler pour Hiroshi était loin d’être déplaisant, en apparence ; les salaires étaient bien plus élevés que la moyenne, les horaires corrects et, surtout, les employés étaient autorisés à prendre plusieurs semaines de vacances chaque année. Tout le vice se trouvait dans la relation malsaine qu’Hiroshi imposait entre les employés. Personne n’a jamais pu déterminer comment il s’y prenait mais il parvenait à rendre chacun jaloux de ses collègues, parfois prêt à commettre un meurtre pour une parole déplacée. Travailler pour Hiroshi, c’était comme subir un lavage de cerveau qui vous empêchait de prendre de la distance par rapport à votre vie. Si vous ne portiez pas l’arme contre une autre personne, c’était contre vous que vous finissiez par l’utiliser. Il ne cherchait pas à rendre ses usines vraiment rentables, seulement à assouvir ses pulsions malsaines.

Dans la nuit du 23 au 24 janvier, il arriva un évènement qui bouleversa à jamais la vie d’Hiroshi ; une jeune fille du nom de Tsukiyo, qui travaillait comme couturière dans son usine, se jeta du haut du pont Marco Polo situé à 16 km à l’ouest de Pékin. Trois jours plus tard, le 27 janvier à 4h13 du matin, la deuxième équipe de nettoyage de nuit de l’usine de textile Sihua Corporation découvrait avec horreur le massacre de vingt-et-un contremaîtres, trois chefs de section et le directeur général : Hiroshi Sihua. Les corps avaient été vidés de leurs organes puis suspendu en rangs sur les parois de la salle principale. Les enquêteurs n’ont pas pu affirmer la présence de la dépouille d’Hiroshi dans les premières heures d’investigation mais on finit par retrouver une partie de sa mâchoire dans le tas d’organes qui gisaient au centre de la pièce, certifiant qu’il faisait bien partie des victimes.

Ces actes d’une violence sans précédant n’avaient que peu ému la population de la Capitale du Nord, comme on l’appelait. Au contraire, tous ceux qui avaient eu affaire à Hiroshi Sihua remerciaient le ciel de les avoir débarrassés de cet être sordide. La police finit d’ailleurs par clore le dossier sans jamais faire de recherches complémentaires et personne ne vint jamais demander une contre-enquête.

Parallèlement, l’affaire avait eu un impact beaucoup plus important dans le monde de la pègre et du crime organisé. Taaru Matsumoto, jusqu’alors connu pour son travail soigné de tueurs à gage avait été l’objet des plus incroyables spéculations. D’aucun affirmaient qu’il avait eu une liaison avec Tsukiyo et que c’était pour venger sa mort qu’il avait massacré Hiroshi et ses hommes. D’autres, au contraire, pensaient qu’il avait lui-même travaillé dans l’usine de textile pendant son enfance et qu’il était revenu, des années plus tard, pour apaiser sa rancoeur. Quoiqu’il en fût, personne ne restait indifférent face à ses actes et tous s’accordaient à dire qu’il était devenu un assassin sanguinaire et sans merci.

Parmi ceux qui ne le craignaient pas, Saburo Iruka, dit Daimyou, Le Seigneur, était le chef d’une puissante organisation mafieuse qui trempait dans de nombreuses affaires illicites dont le trafic d’armes. Certains pensaient que Saburo préparait un gros coup, ce qui expliquait pourquoi il avait engagé récemment plusieurs dizaines d’hommes entraînés avec les troupes d’élite des services secrets chinois. Il disait souvent, « avec une somme suffisante d’argent, je pourrais faire avaler ses propres yeux à n’importe quel homme au service du gouvernement ». Quand on connaissait l’histoire de Saburo Iruka, on comprenait à quel point ce genre de plaisanterie pouvait devenir vraie.

Il y a environ une années et demi, pendant le soulèvement populaire du Nord de la Chine, personne n’avait compris comment les émeutiers avaient pu envahir le Palais d’Eté, alors occupés par neuf des douze parlementaires chinois, ni pourquoi l’armée n’avait jamais essayé de rétablir l’ordre, laissant les membres des troupes de police se faire lyncher par les manifestants révolutionnaires. Néanmoins, ceux qui connaissaient Saburo comprirent immédiatement, lors de la réélection du Parlement, un mois après les émeutes, qu’il venait de placer neuf de ses pions au pouvoir législatif chinois et ainsi d’asseoir son influence au sein du gouvernement.

Ainsi, le 1er février, Taaru Matsumoto découvrit dans sa boîte électronique un e-mail lui demandant de se rendre dans une discothèque désaffectée du vieux Pékin le vendredi de la même semaine. Pour toute signature, on pouvait lire, au bas du message : Daimyou.


Chapitre II : Yokishi

Le lendemain, quand Taaru ouvrit les yeux, la lumière du jour filtrait faiblement au travers des stores métalliques de son appartement. Il grogna en secouant la tête puis repoussa nerveusement la couverture en fibres enroulée autour de son corps. Il resta ainsi quelques instants, gisant sur le flanc, à demi nu, sentant le froid caresser la peau de son bras gauche. Son regard se perdait dans la pénombre, flottant nonchalamment sur les meubles noirs qui l’entouraient. Une table de nuit, un bureau, une bibliothèque remplie de livres aux inscriptions étranges, quelques magasines et un ordinateur portable pour recouvrir le tout. Son appartement se composait en fait d’une seule pièce, qui était sa chambre, et d’une salle de bain. Pas de cuisine, pas de salon. Taaru ne mangeait rien d’autre que des pilules nutritives qu’il gardait dans une petite boîte en aluminium rangée au fond de son sac à dos.

Il se traîna avec douleur hors de son lit et rampa jusqu’à la salle de bain. Il s’installa au centre de celle-ci et se laissa retomber sur le sol, étendu sur le ventre. Quelques secondes s’écoulèrent puis de l’eau légèrement rougie commença à couler du plafond par une composition de tubes de tailles différentes, espacés les uns des autres de quelques centimètres, recouvrant toute la superficie de la pièce. Après avoir lavé son dos, Taaru se retourna sur le ventre et subit le même nettoyage passif. Au fil de cette opération, il recouvrit lentement ses forces et l’utilisation de ses membres. De même, l’eau, qui était rouge au départ, vira progressivement au violet, puis au bleu foncé, au noir et finit par devenir totalement transparente. Après cette dernière étape de transformation chromatique, l’eau arrêta de couler et l’humidité qui se trouvait dans la pièce s’évapora spontanément.

Taaru rouvrit les paupières, s’assis en se frottant les yeux puis alla s’habiller de son éternel pantalon en cuir noir renforcé et de son t-shirt en mailles de carbone. Sur sa nuque, on devinait tatouée la queue d’une salamandre lézardant le long de son dos, autour de son omoplate droite, pour nicher sa tête à la hauteur de son nombril. Il fouilla dans son sac, sorti la boîte en aluminium, compta les emplacements des pilules, modifia l’ordre de celles-ci et en avala trois de couleurs différentes.

Il ouvrit l’écran de son ordinateur, pianota un mot de passe et le rangea dans son sac avec quelques effets personnels. En sortant, Taaru jeta un dernier regard dans la pièce, presque nostalgique, puis ferma la porte et apposa l’empreinte de son index dans le petit rectangle blanc qui se trouvait sur le mur adjacent.

Une fois sorti de l’immeuble, il huma l’air frais du matin, vérifia l’heure sur sa montre puis se mit en route en direction du sud de la ville. Il avait rendez-vous avec un ami de longue date, Yokishi, qui devait le renseigner sur Saburo Iruka. Ils s’étaient connus de longues années auparavant, alors que Taaru n’avait qu’une dizaine d’années. A cette époque, tout deux faisaient partie d’une sorte de gang d’enfants de la rue qui accomplissaient des méfaits mineurs tels que des vols à la tire ou des arnaques aux jeux de cartes. Ce n’est que bien plus tard qu’ils apprirent, l’un comme l’autre, à tuer de sang froid pour quelques liasses de billets verts.

Après une trentaine de minutes de marche, Taaru arriva près du Tiantan Park, plus connu sous le nom de Temple of Heaven, dans le district de Chongwen. Il devait retrouver Yokishi prêt de l’entrée nord à 8h, il avait donc quinze minutes d’avance. Il s’assit sur un banc et alluma une cigarette, observant quelques artistes en pleine calligraphie à l’encre à eau. C’était une tradition, au Tiantan Park, d’écrire sur le sol à chaque début de saison ce qu’on désirait qu’il se passe et ce qu’on voulait éviter pour l’avenir. Néanmoins, le destin se trompait parfois dans la lecture des calligraphies et infligeait à celui qui les avait réalisées le contraire de ce qu’il avait demandé. C’est pour cette raison que seuls des calligraphes professionnels prenaient aujourd’hui encore la responsabilité d’accomplir ce genre de tâche.

- Taaru, tu es venu ! Je croyais ne jamais te revoir après ce qui t’est arrivé en Thaïlande. Et puis on m’a appris ce qu’il s’était passé à l’usine du vieux Hiroshi et j’ai repris espoir. Je suis si content que tu sois là, cela fait si longtemps qu’on ne s’est pas parlé. Je me suis rangé, tu sais, depuis la bonne époque. La police m’a causé tellement de sou...

- Allons parler de tout ça ailleurs, tu veux bien ?

Taaru l’avait coupé avec un sourire à peine dissimulé. Il savait que Yokishi parlait encore plus vite qu’à l’habitude quand il était sous le coup d’une émotion forte et que ce qu’il s’apprêtait à révéler n’était pas destiné à toutes les oreilles.

Ils partirent donc en direction d’une promenade plus au centre du parc. A peine avaient-ils atteint le petit chemin de terre recouvert de copeaux de bois qui traversait la forêt de pins que Yokishi repris son discours endiablé.

- Tu vois, la police m’a fait mettre à la rue pour cette histoire de casino au Japon, je ne pouvais pas continuer comme ça, surtout pas avec les enfants. Et puis Kimiko ne m’aurait jamais pardonné de retourner vivre chez sa mère. Je suis un gars bien, tu sais, au fond, Taaru. Mais je sais que tu le sais, tu me connais depuis assez longtemps et puis tu as bon cœur, tu n’es pas comme ce vieux sac d’Hiroshi, heureusement qu’il n’est plus là. Oui, donc, je disais, j’ai entendu parler de toi il y a deux jours, ce lundi, alors je t’ai tout de suite contacté car j’ai appris que Saburo voulait de parler, tu sais que je suis toujours bien informé. Ca je ne te l’ai peut-être pas dit mais, même si je me suis retiré du business, j’ai gardé mes contacts. Mais bon, j’essaie de ne pas trop les appeler, ça pourrait les mettre en danger, tu comprends ? Quoi qu’il en soit, comme je te disais, je travaille dans un restaurant maintenant, ça s’appelle L’Empire du Dragon, tu vois, au nord, dans le district de Dongcheng, j’habite là-bas aussi, d’ailleurs, avec Kimiko et les enfants. Mais c’est moins pratique qu’avant pour l’école, ils ont du se refaire des amis et puis Kimiko a du changer de travail. Mais ce qui est important c’est qu’on soit ensemble maintenant, ça fait tellement longtemps que je ne t’ai pas vu, Taaru, ça me fait plaisir !

Taaru éclata de rire. Il avait réussi à garder son sérieux pendant toute la durée du discours mais cette fois c’en était trop, il ne pouvait plus se retenir.

- Tu n’as vraiment pas changé, mon cher Yokishi. Moi aussi je suis content de te voir. Mais si tu me parlais un peu de Saburo et de ce qu’il prévoit pour moi ?

- Tu as raison, je n’ai pas changé, toi non plus d’ailleurs, tu parles toujours aussi peu, comme avant, c’est toujours moi qui ai fait la conversation. Enfin bref, tu sais, Saburo fait bouger beaucoup de choses ces derniers temps, les gens commencent à parler dans les tripots, les nuages de fumée de leurs cigares prennent des airs de coup d’état. J’ai appris qu’il avait engagé seize personnes dernièrement mais pas n’importe qui, hein, pas les petits voleurs à la tire du métro, des professionnels. On dit même qu’ils étaient de la police, avant. Moi je me méfie un peu, les gens de la police ne sont jamais recommandables mais ceux-là, je les ai vu, oh oui ça je les ai vu. Des vrais connaisseurs, surentraînés, des artistes, je t’assure. Ils ont fait une opération éclair dans le quartier ouest il y a une semaine environ, juste après ton coup à l’usine. Oui, c’est ça, c’était vendredi passé, le 28, pendant la nuit, peu après minuit. Ils sont entrés dans un restaurant, on a entendu des coups de feu, probablement des G3, pas du petit calibre, tu vois. Et puis ils sont ressortis avec une mallette et un homme en costar sur l’épaule d’un des types. Quand nos gars sont entrés dans le restaurant, tout le monde était mort. Pas une bavure, c’était du travail propre, efficace, sans pitié. Ces mecs-là sont surentraînés, des pros, je te l’ai dit. Mais revenons à ton affaire. Je ne pense pas que Saburo veut t’engager comme ces gars. Eux, c’est ses hommes de main, ceux qui font le sale boulot. Toi, il a des projets pour toi, oh oui, des sacrés projets. Je pense qu’il veut frapper un grand coup, sûrement au parlement ou dans une banque. En fait, je pense que ça sera plutôt une banque ou un gros réservoir de liquide car le parlement, il le tient déjà entre ses pattes, il a placé ses hommes là-bas pendant le coup d’état de Septembre, tu te rappelles, il y a… deux ans, un peu moins peut-être, le 19 Septembre. Enfin bref, je ne sais pas ce qu’il veut faire avec autant d’argent, parce qu’une banque, ça en contient un sacré paquet, surtout si il en choisit une grosse, mais ça doit être sacrément balèze. Alors toi, tu seras sûrement là pour diriger les opérations sur le terrain, vérifier que les hommes font bien leur boulot. Et dieu sait ce qu’il prévoit de faire ensuite, peut-être un nouveau coup d’état, je ne sais pas. Mais c’est un homme influent, M’sieu Saburo, et aussi un homme d’honneur. Je pense que tu peux lui faire confiance, à condition qu’il te paie bien, évidemment. De toute façon, il t’a donné rendez-vous dans un endroit qu’on surveille, même si c’est lui le chef là-bas, c’est la zone libre. Alors mon conseil c’est d’y aller, de comprendre ce qu’il te veut et de prendre ta décision ensuite. Mais ça peut être la chance de ta vie, Taaru, ne l’oublie pas. Ah, à propos, je sais qu’il y aura un autre type avec toi, un certain Daichi. Je ne le connais pas bien, il vient d’Europe, je crois, mais il est japonais à la base. Il est bizarre ce mec, il ne parle jamais, encore moins que toi, et il est toujours calme, comme si il dormait debout. Mais c’est un dur, je ne l’ai vu se battre qu’une seule fois mais je peux t’assurer que ça m’a convaincu, oh oui. Il n’est pas comme toi pour ça, il ne se bat pas avec son cœur mais avec sa tête et elle a l’air de plutôt bien faire son boulot, sa tête, crois-moi. Enfin bref, je crois que ça peut être intéressant pour toi mais sois prudent, on ne sait jamais. Et puis, fais attention à tes arrières, on dit que ce Daichi il est… enfin, tu vois quoi, pas comme nous.

Cette dernière réflexion fit sourire Taaru qui savait très bien que l’homosexualité avait toujours perturbé Yokishi. Il remercia ce dernier et lui promit de le revoir bientôt. Yokishi le salua, lui plaçant dans la main un billet froissé et resta quelques instants sans bouger, regardant son ami d’enfance s’éloigner dans la verdure du parc. Il ne se rendait pas compte à quel point le long discours qu’il venait de lui tenir allait se révéler proche de la vérité.


Chapitre III : L’européen

Quelques gouttes de sueur tombèrent sur les catelles. Daichi, agenouillé, prenait appuis sur ses bras pour ne pas s’écrouler sur le sol. Son regard brouillé assombrissait tout autour de lui. Haletant, il alluma le jet d’eau et se laissa choir contre le mur tiède. Son cœur reprenait lentement le rythme calme et régulier qui l’animait habituellement. Quelques minutes s’écoulèrent puis il se leva et termina de se laver.

Il avait trouvé une note étrange accrochée à sa porte, cette nuit, en rentrant dans sa chambre. Aucune information n’était notée si ce n’est un nom étrange : Gesshoku. Le préposé de l’accueil lui avait indiqué qu’il s’agissait d’un bar dans le nord de Pékin avec un regard malicieux et un sourire en coin. Daichi ne savait pas quoi penser de ce sous-entendu mais, quoi qu’il pu en être, il avait reconnu l’écriture sur le billet. Il l’avait vue une seule fois, plusieurs années auparavant, en Thaïlande, pendant une mission qui avait mal tourné pour l’équipe qui devait leur servir d’intermédiaire.

Quatre hommes, dont un certain Taaru, devaient récupérer des informations du gouvernement dans la base militaire de Narathiwat puis rejoindre le groupe de Daichi en haute mer pour leur transmettre les documents. Mais un problème de faux papiers avait fait capoter l’opération et le groupe de Taaru avait été capturé par les soldats du gouvernement Thaïlandais. La suite, Daichi ne la connaissait pas ; il avait reçu l’ordre de fuir dans le nord de la Chine pour semer les services secrets. Néanmoins, il avait reçu, quelques mois plus tard, une lettre manuscrite de dénommé Taaru qui lui indiquait qu’il avait réussi à s’échapper avec deux de ses trois compagnons, l’autre étant mort lors d’une séance de torture. C’était le seul contact qu’il n’ait jamais eu avec cet homme qu’il allait voir dans quelques heures à peine.

Avant de se retrouver en Thaïlande, Daichi faisait partie d’une troupe spécialisée dans la capture d’hommes politiques en Sicile. C’est son oncle, un expert en arts martiaux, qui l’avait élevé à son arrivée en Europe. Alors âgé de trois ans et demi, Daichi connu, pendant toute son enfance, un entraînement strict et constant visant à faire de lui un combattant d’élite. Mais son caractère doux et posé ne l’avait pas vraiment aidé à se faire une place dans le milieu de la mafia. Néanmoins, la rigueur et la précision de ses actes avaient été reconnues comme des qualités indéniables par le commandant des troupes d’actions politiques qui l’avait pris sous son aile à la mort de son oncle, neuf ans plus tard, lors d’un règlement de compte. Il passa dix ans au service de la mafia italienne, menant à bien nombre d’opérations délicates et aidant les Parrains siciliens à asseoir leur pouvoir en Europe. C’est à l’âge de vingt-deux ans qu’il fut envoyé à Narathiwat et qu’il du fuir dans le Nord de la Chine, près de la frontière mongole.

Pendant trois ans, personne n’entendit plus parler de cet européen d’origine japonaise qui excellait dans l’art du camouflage et du combat rapproché. Beaucoup ont supposé qu’il avait traversé la frontière et qu’il s’entraînait secrètement dans les montagnes en attendant qu’on le rappelle en Europe. La vérité était assez proche, à la différence qu’il fut appelé à Pékin par un certain Yokishi, un indic’ de la mafia chinoise, pour le compte d’un ancien seigneur de guerre, Saburo Iruka. Daichi n’était pas sûr de l’importance de la mission qui allait lui être confiée mais, si il s’en tenait aux informations qu’il avait pu obtenir de Yokishi, son entraînement acharné de ces années qu’il avait vécues en ermite n’allait pas être vain.

Daichi jeta un coup d’œil à sa montre, il lui restait encore trois heures avant le crépuscule. Il s’assit sur un coussin en lin, au milieu de la pièce, croisa les jambes et entra lentement dans une transe méditative. Ce soir, il allait revoir celui qu’il avait du abandonner douze ans auparavant entre les mains des soldats thaïlandais. Il devait se tenir sur ses gardes, la réputation de cet homme le précédait comme le sifflement du katana précède le dernier souffle de celui qui ne peut éviter sa caresse mortelle.

Personne ne sut jamais ce que les deux hommes se dirent au Gesshoku mais tous s’accordèrent sur le fait que ces paroles modifièrent inexorablement le cours de leur existence.


Chapitre IV : Frères d’armes

Contrairement au reste de la discothèque, la pièce dans laquelle ils pénétraient était incroyablement lumineuse, presque aveuglante. Taaru sortit de son manteau une paire de lunettes de soleil et les plaça sur ses yeux afin de distinguer ce qui se trouvait devant lui. Le spectacle était presque décevant ; un homme de petite taille, Saburo Iruka, sans nul doute, plutôt rond, à la calvitie bien avancée, était assis sur une chaise en cuir dépareillée, les coudes appuyés sur un bureau en bois foncé. A ses côtés, deux gardes en costumes noirs ainsi qu’un scientifique en blouse blanche tenant un tube transparent, apparemment la source de cette lumière aveuglante.

Taaru et Daichi s’avancèrent jusqu’au milieu de la pièce et s’arrêtèrent à quelques pas des quatre hommes. Saburo tira une dernière bouffée de fumée sur le cigare qui finissait de se consumer dans sa main droite avant de l’écraser dans un cendrier qui se trouvait sur le bureau.

- Mes amis, je vous ai réunis ce soir pour parler affaires, pour parler pouvoir, pour parler révolution. Mais prenez de quoi vous asseoir.

Il leur désigna deux chaises se trouvant juste devant le bureau. Malgré le ton employé, les deux hommes restaient méfiants. Ils ne savaient toujours pas ce que Saburo leur voulait, bien que les informations qu’ils possédaient étaient plus importantes que ce qu’ils ne voulaient le croire. Néanmoins, ils n’avaient pas le choix et, après avoir échangé un regard, finirent par s’asseoir, éloignant quelque peu les chaises du bureau. Taaru descendit une main sur la poignée de sa dague.

- Je vois que vous restez méfiants, je peux le comprendre. Vous n’êtes pas des professionnels pour rien, n’est-ce pas ? Bien, ne perdons pas de temps.

Il fit un geste de la main à l’un de ses gardes qui déploya une carte du monde sur le mur se trouvant à sa droite et pointa un petit laser sur le continent américain.

- Comme vous le savez peut-être, les EIA (Etats Indépendantistes d’Amériques) ont subis de lourdes pertes, ces derniers mois, suite aux affrontements avec les troupes de la Maison Blanche. Le président des ERA (Etats Réunis d’Amériques) a déployé trois divisions blindées sur la côte, près de San Francisco, en vue d’un débarquement dans l’est de la Chine. Avec l’engloutissement total du Japon, une route directe leur est offerte et nous ne pouvons nous permettre de les laisser pénétrer en territoire libre. Quand au gouvernement chinois, il ne bougera pas tant que l’OTAN n’aura pas donné son feu vert, à savoir quand les américains auront placé assez de forces sur nos côtes pour raser la moitié du pays.

Néanmoins, l’Europe est de notre côté. L’argent des marchés illégaux a été mis à la disposition de mon organisation la semaine dernière pour tenter une percée dans leur quartier général, directement à Chicago. L’opération sera dangereuse mais, si nous réussissons, un grand pas en avant aura été accompli dans la guerre contre l’envahisseur. Grâce aux hommes que j’ai placés au parlement, j’ai pu engager les meilleurs combattants que ce pays ait entraînés depuis bien des décennies afin de constituer une équipe de soldats d’élite pour frapper l’ennemi en plein cœur.

Pourtant, aucun de ces hommes n’a le caractère d’un chef. J’ai besoin de Seigneurs de guerre pour mener mes troupes sur le terrain et les conduire à la victoire. Vous êtes peut-être jeunes mais j’ai eu connaissance de vos hauts-faits, de votre courage, de votre détermination. Votre aptitude du combat et votre compréhension des tactiques de guerre ne sont plus à démontrer. Aussi, je vous ai convoqué ce soir pour vous faire une offre qui ne se présentera qu’une fois dans votre vie, une offre que vous ne pourrez refuser, si toutefois vous êtes tels que je le crois.

Jusqu’ici, le discours de Saburo ne leur apportait aucune information qu’ils n’avaient pas déjà en leur possession. Cette offre qu’il leur faisait, ils l’avaient acceptée à la seconde où ils étaient entrés dans cette pièce à la lumière aveuglante. Ce qui les intéressait vraiment, c’était la deuxième partie du contrat, celle dont personne ne devait rien savoir, celle qui les rendrait uniques, indispensables.

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